Contexte historique

Nous nous trouvons aujourd’hui à la fin du IXéme Siècle.

L‘abbaye de Corbie est sous l’abbatiat de Francon d’Amiens, qui sera abbé de Corbie de 891-893.

Cette période est une période de déclin du prestige de la grande abbaye de Corbie, Corbie vient d’être mise à sac et incendiée par les Vikings en 881, elle se reconstruit petit à petit, mais sans retrouver le rayonnement politique et culturel qu’elle avait dans la première moitié du (e siècle.

A cette époque, l’abbaye de Corbie ne détient pas de reliques de saint personnage de grande notoriété dans son église, et les ecclésiastiques voudraient en posséder.

Francon, qui est le frère Hermenfroi, comte d’Amiens , désire plus que tous, enrichir son monastère du corps de Saint Gentien, qui est conservé dans la cathédrale d’Amiens. D’autant plus que la cathédrale en détient plusieurs dont celles de Fuscien et de Victoric. Cette dernière sera donnée par l’évêque d’Amiens Otger, en mémoire de ce qu’il avait été chanoine de la collégiale à Saint-Quentin.

La manœuvre de l’abbé Francon

Pour arriver à cette fin, l’abbé Francon va profiter de l’amitié que lui porte l’évêque d’Amiens Otger, et sollicite le corps de saint Gentien, comme un gage de leur affection mutuelle.

Le prélat trouve que cette translation n’est point sans difficultés; mais, quelque temps après, il engage sa parole et la fait ratifier par les gardiens du trésor.

C’est ces derniers, gagnés déjà par Francon, que l’évêque charge d’exécuter sa promesse, pendant qu’il s’absenterait de la ville, le jour du 7 mai 893.

Vol et translation des reliques

Au jour convenu, c’est à dire le 7 mai 893, vers le soir, Francon arrive à Amiens accompagné des religieux qui doivent transporter la châsse, après leur introduction discrète dans l’église.

Par mesure de précaution, il a laissé sur la route un certain nombre d’habitants de Corbie, lesquels, au besoin, pourront lui prêter main-forte.

Les moines accompagnant l’abbé Francon s’introduisent furtivement dans l’église, et grâce à la connivence des gardiens, s’emparent du trésor si ardemment convoité et rejoignent la troupe des Corbiois qui se tient à distance.

Mais comme l’aurore vient de se lever, les Amiénois apprennent le rapt des reliques. Animés d’une sainte colère, ils s’arment à la hâte, et courent à la poursuite des ravisseurs.

Les deux troupes allaient se joindre et le sang couler, lorsque Dieu, dit un chroniqueur anonyme, enveloppa les deux parties d’un brouillard si épais que la bataille devint impossible.Relique de saint Gentien

C’est en ce lieu, en 1022, qu’aura lieu un acte de paix entre les communes d’Amiens et de Corbie (voir ici)

Les Amiénois se rendirent alors à la volonté du Très-Haut tandis que les Corbiois continuèrent leur marche triomphale, sur le chemin vers Corbie, on voyait grossir sans cesse autour d’eux le cortège d’honneur qui suivait les reliques.

Une fois à Corbie, ils se rendirent processionnellement, avec toute la population, dans l’église de Saint-Pierre de Corbie, où la châsse fut honorablement placée. Le chef de saint Gentien fut mis à part dans un reliquaire de vermeil en forme de ciboire.

Culte de Saint Gentien

Après cette translation, chaque année, le curé et les marguilliers de Saint-Albin de Corbie lui offraient un chapeau de roses.

Les moines de Corbie, par reconnaissance, célébraient l’anniversaire de la mort d’Otger, le 1er août.

En 1651, les religieux de Corbie accordèrent à l‘abbaye de Saint-Fuscien un fragment du radius de saint Gentien.

L’abbaye de Corbie, en 1658, donna une côte de saint Gentien et une partie de son chef au Chapitre de Saint-Florent de Roye, en échange d’une portion du chef de saint Florent.

Le corps de saint Gentien sera conservé à l’église Saint-Pierre de Corbie.

Quelques-unes de ses reliques sont vénérées à Saint-Vulfran d’Abbeville, à Sains (le tibia), à Saint-Fuscien, au couvent des Frères de Saint-Joseph de cette localité, à l’église de Saint-Quentin et à Pluherlin dans le Morbihan.

Voici la liste des ossements vénérés dans l’église de Sains : trois fémurs, trois vertèbres cervicales, un cubitus, deux petites côtes, un côté du maxillaire, un radius, une apophyse, quelques fragments, et un tibia de saint Gentien, donné, en 1868, par M. Douillet, curé-doyen de Corbie. La majeure partie de ces reliques, qui avaient disparu à la Révolution, a été retrouvée, en 1868, par M. Messio, sous le marchepied du maître-autel.

Qui sont Saint Fuscien, Saint Victoric et Saint Gentien ?

Fuscien et Victoric naquirent tous deux à Rome, dans le cours du IIIe siècle.

Animés du désir de propager au loin les lumières de l’Évangile, ils distribuèrent tous leurs biens aux pauvres et partirent pour évangéliser le Nord de la Gaule.

Ils furent guidés par Saint Quentin et d’autres missionnaires les accompagnèrent (saint Lucien, saint Crépin, saint Crépinien, saint Piat, saint Rieul, saint Marcel, saint Eugène, saint Rufin et saint Valère).

Arrivés à Lutèce (Paris), ils choisirent chacun, sous l’inspiration de la grâce, les pays qu’ils devaient évangéliser, et se séparèrent, tout en restant unis par les liens d’une même charité, Fuscien et Victoric choisirent de se rendent en Morinie (Boulonnais). Les 2 apôtres opérèrent à Thérouanne de nombreuses conversions malgré l’hostilité des Romains et des Gaulois

Par un simple signe de croix, dit-on, ils guérissaient les sourds, les aveugles, les muets et les paralytiques. Leur vie toute entière, était consacrée au jeûne, aux veilles, à la prière, à la prédication, cela paraissait aux yeux des peuples comme un miracle permanent.

Leurs missions terminées, Fuscien et Victoric quittèrent Thérouanne pour aller à la recherche de leur compagnon Quentin et lui rendre compte du succès de leur mission.

Informés de la route qu’avait prise cet apôtre, nos 2 Saints se dirigèrent du côté de Paris.

Arrivés à Samarobriva (Amiens), et y voyant régner la persécution, ils se hâtèrent d’en sortir et suivirent la voie romaine de Lutèce.

Le 11 décembre, en approchant de Sama, qui devait un jour, en l’honneur de leur martyre, porter le nom de Sains (en Amiénois), ils rencontrèrent un vieillard, habitant de cette localité, une aubergiste qui venait au-devant d’eux. C’était Gentien. Il avait entendu parler des miracles de nos deux Saints.

Il leur apprit que leur chef de mission Quentin, qui avait évangélisé les habitants d’Amiens, avait été incarcéré et torturé par les ordres du Préfet. Et qu’il eut la tête tranchée à Auguste-de-Vermandois (Saint-Quentin).

Gentien continua en expliquant que les mêmes supplices menacés nos deux futurs Saints, car ils étaient considérés comme les ennemis et les soldats ont reçu l’ordre de les arrêter.

Et il les invita sous son toit pour y prendre une bouchée de pain et se reposer un peu. Gentien reçut le baptême et  les cacha dans une citerne (sorte de cave).

A cette époque, Rictiovare venait d’arriver à Amiens. Il était un digne émule des fureurs contre le christianisme, Il était préfet,  et c’est en cette qualité qu’il avait ensanglanté de ses persécutions les diocèses de Reims, de Soissons et de Noyon. A Trèves, il avait fait un tel massacre de chrétiens, que les eaux de la Moselle s’étaient rougies du sang des martyrs.

Ses émissaires parcouraient les villes et les campagnes, en publiant les édits qui ordonnaient d’arrêter les chrétiens et de les livrer aux tribunaux romains. Rictiovare, ayant appris que Fuscien et Victoric avaient traversé la ville d’Amiens, se mit à leur recherche et arriva à Sains, avec une troupe de soldats, en face même de la maison où Gentien avait offert à nos deux Saints les services empressés de l’hospitalité.

Le farouche préfet donna ordre de les arrêter et de les enchaîner ensemble. Gentien, ému d’une subite indignation, s’élança, l’épée à la main, sur l’inique persécuteur, en lui interdisant l’entrée de sa maison. Mais fut arrêté de suite. Rictiovare le fit décapiter immédiatement, en présence de ses deux hôtes.

Puis il s’empara des 2 missionnaires, et ils furent conduits chez le gouverneur.
En route leurs cantiques exaspèrent les soldats , ils seront torturés.

Deux croix, l’une à l’entrée nord de Sains (croix en pierre sur fût de pierre) l’autre à Saint-Fuscien en face de l’église actuelle (croix de pierre) indiquent les lieux où ils auraient subi la torture.

Rictiovare leur fit enfoncer, dans les narines et les oreilles, des broches de fer, et, dans la tête, des poinçons rougis au feu ; il ordonna ensuite qu’on leur arrachât les yeux et qu’on les perçât de flèches ; lui-même, saisissant un javelot, le lança contre eux.

Enfin, comme ils n’avaient point entièrement succombé à ces horribles tourments, il leur fit trancher la tête. Ce martyre s’accomplit le 11 décembre, vers l’an 303 dans le bois proche de  la colline où se développa ensuite le village de Saint-Fuscien

Vers la chute du jour, des chrétiens profitèrent de l’obscurité. Ils les inhumèrent en chantant des hymnes à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’église de Sains

La légende raconte qu’ils ont été céphalopodes, ils se seraient redressés, portant leur tête sous le bras pour rejoindre Sama

Dans les années qui suivirent, marquées par les invasions et les dévastations, le lieu de la sépulture fut longtemps ignoré.
Au VI éme siècle, un prêtre, Lupicin, en qui les traditions voient le premier curé de Sains fit des recherches et trouva le tombeau qui devint un lieu de culte.

Deux Tableaux dans le chœur de l’église racontent qu’en 556, un ange montre l’endroit des sépultures à Lupicin ; son cri d’allégresse est entendu par Honoré ,évêque d’Amiens. Cette scène est représentée au portail de la vierge dorée à Amiens.

Au portail Saint-Firmin de Notre-Dame d’Amiens, on voit saint Fuscien et saint Victoric, tenant leur tête dans leurs mains, et saint Gentien, vieillard à longue barbe, armé du glaive qu’il tira contre Rictiovare

Cathedrale Amiens